Nous n’avons pas les mêmes valeurs…

On nous parle de pluralisme, d’indépendance, de débat démocratique.
Mais lorsque l’écran appartient à quelques groupes industriels, financiers ou étatiques, il faut poser une question simple : de quelles valeurs parle-t-on vraiment ?





Voici une playlist qui en dit long...
Le pluralisme médiatique français, c’est parfois plusieurs milliardaires autour d’une même gamelle d’attention. Et nous, au milieu, censés appeler ça “s’informer”. Admirable petit cirque, vraiment.

(327) Intouchable ? - YouTube

Television Rules the Nation — la messe noire du récit

On nous dit que les médias informent.

C’est vrai.

Comme une cage informe l’oiseau des dimensions exactes de sa prison.

La télévision ne se contente pas de montrer le monde. Elle le découpe, le ralentit, l’accélère, le dramatise, l’assaisonne, puis le sert chaud entre deux publicités pour des produits qui promettent de réparer les dégâts du mode de vie qu’elle-même normalise. Splendide boucle. Un serpent qui se mord la queue, mais avec plateau LED, chroniqueurs nerveux et jingle anxiogène.

On croit zapper entre des chaînes différentes.

Mais derrière les logos, les génériques, les visages maquillés et les débats soigneusement agités comme une soupe industrielle, la question reste la même :

Qui possède l’écran ?

Car celui qui possède l’écran ne possède pas seulement une chaîne.

Il possède une température mentale.
Il possède une hiérarchie de l’urgence.
Il possède le droit de répéter.
Il possède le pouvoir de faire exister certains sujets jusqu’à l’obsession, et d’en enterrer d’autres dans le silence poli des choses qui dérangent trop.

La France aime se raconter qu’elle vit dans un grand pluralisme médiatique.

Et techniquement, oui : il y a plusieurs chaînes, plusieurs radios, plusieurs journaux, plusieurs plateaux.

Plusieurs milliardaires aussi.

C’est beau, le pluralisme, quand il ressemble à une réunion de propriétaires.

Bouygues ici.
Bolloré là.
Bertelsmann derrière M6.
Saadé avec BFM et RMC.
L’État pour l’audiovisuel public.
Dassault surtout côté presse.
Křetínský, Arnault, Niel et d’autres dans le grand musée des fortunes éditoriales.

On appelle ça un paysage médiatique.

Moi j’appelle ça une plantation de récits avec clôtures invisibles.

Pas besoin d’imaginer une cave secrète, des capes noires et un type qui caresse un chat en disant “contrôlons le peuple”. La réalité est beaucoup plus vulgaire, donc beaucoup plus efficace : des intérêts économiques, des dépendances publicitaires, des carrières, des invitations, des lignes rouges jamais écrites, des prudences de rédaction, des propriétaires qu’on ne critique pas trop fort parce que le loyer symbolique est payé par eux.

Le contrôle moderne n’a pas toujours besoin de censurer.

Il suffit d’orienter.

De choisir le cadre.
De choisir l’angle.
De choisir l’invité.
De choisir le mot.
De choisir la peur du jour.
De choisir l’ennemi commode.
De choisir ce qui sera répété jusqu’à devenir une évidence.

Et quand une idée tourne en boucle, elle cesse d’être une information.

Elle devient un climat.

Daft Punk l’a dit comme une pancarte en néon dans une morgue dansante :

Television rules the nation.

La télévision règne non parce qu’elle ordonne directement, mais parce qu’elle installe le décor dans lequel les gens pensent être libres.

Elle ne dit pas seulement :

Voilà ce qui s’est passé.

Elle murmure surtout :

Voilà ce qui mérite ton attention.
Voilà ce qui doit te faire peur.
Voilà ce qui doit te fatiguer.
Voilà ce que tu dois oublier.

Et dans ce système, l’attention humaine devient une mine.

On extrait ton anxiété.
On extrait ton indignation.
On extrait ton temps disponible.
On extrait ta capacité à imaginer autre chose.

Puis on te revend tout ça sous forme de débat, d’expertise, de breaking news, de sondage, de chronique, de clash, de “décryptage”.

Le mot “décryptage” est délicieux, d’ailleurs.

Comme si ceux qui vendent le brouillard étaient les mieux placés pour fournir la lampe.

Cette playlist commence avec Take A Bow, et c’est parfait.

Car il y a quelque chose de théâtral dans cette domination.

Les puissants avancent sur scène, saluent, mentent avec élégance, s’indignent avec diction, promettent avec tremolo, puis sortent côté jardin pendant que les conséquences restent dans la salle avec les pauvres, les fatigués, les précaires, les lucides et les insomniaques.

Ensuite vient le laboratoire.

Et c’est bien ça : la société comme laboratoire.

On teste la peur.
On teste la colère.
On teste la résignation.
On teste la mémoire courte.
On teste la capacité des masses à avaler du poison avec saveur, puis à remercier le système pour l’ordonnance.

Le citoyen moderne est un cobaye qui paie son abonnement.

Puis arrive Citizen Erased.

Le citoyen effacé.

Pas supprimé brutalement. Non. Ce serait trop visible.

Effacé par saturation.
Effacé par bruit.
Effacé par fatigue.
Effacé par l’impression que tout est trop complexe, trop loin, trop rapide, trop sale, trop verrouillé.

Alors il baisse les bras.
Il rentre du travail.
Il allume l’écran.
Il absorbe.
Il dort mal.
Il recommence.

Et quand enfin il veut dire non, il faut que le non soit assez simple pour survivre au vacarme.

No.

Non à l’absorption passive.
Non au récit prémâché.
Non à la confusion entre information et dressage émotionnel.
Non au réflexe de croire parce que c’est bien éclairé.
Non au réflexe inverse de rejeter parce que c’est officiel.

Car la lucidité n’est pas la paranoïa.

La paranoïa voit une main partout.

La lucidité demande simplement :

À qui appartient le bras ?

Puis vient Karma Police.

Et là, le morceau devient presque une prière noire.

Pas une vengeance.

Un retour.

Car tout récit imposé fabrique un retour de flamme.

À force de manipuler l’attention, les médias fabriquent la défiance.
À force de mépriser l’intelligence des gens, ils fabriquent les marges.
À force de parler au peuple comme à une masse infantile, ils créent des esprits qui quittent le troupeau, parfois sains, parfois blessés, parfois dangereux, parfois brillants.

Le karma médiatique, c’est ça :

Quand ceux qui prétendent informer ne sont plus crus, même lorsqu’ils disent vrai.

Et là, la catastrophe devient totale.

Parce qu’un peuple qui ne croit plus rien devient aussi manipulable qu’un peuple qui croit tout.

Magnifique réussite.

Une société où l’écran a tellement menti, simplifié, orienté, dramatisé et vendu, que la vérité elle-même arrive désormais avec une odeur de publicité.

Alors cette playlist n’est pas seulement une suite de morceaux.

C’est une descente.

Du pouvoir vers le laboratoire.
Du laboratoire vers l’écran.
De l’écran vers le citoyen effacé.
Du citoyen effacé vers le refus.
Du refus vers le jugement.

Elle ne dit pas :

Crois-moi.

Elle dit :

Regarde qui parle.
Regarde qui paie.
Regarde qui possède.
Regarde ce qui revient.
Regarde ce qui disparaît.

Et surtout :

Reprends ton attention.

Parce que dans une époque où tout le monde veut ton regard, ton regard devient ton dernier territoire.

Le vrai combat n’est pas seulement politique.

Il est attentionnel.

Ce n’est pas seulement :

Qui gouverne ?

C’est :

Qui programme les images à partir desquelles tu imagines le monde ?

Et si la télévision règne sur la nation, alors la première désobéissance commence peut-être par un geste minuscule :

éteindre,
reculer,
comparer,
lire,
douter,
respirer,
penser.

Bref : redevenir un sujet.

Pas un spectateur.

Pas une cible.

Pas un citoyen effacé.

Un esprit encore capable de dire :

Je vois l’écran.
Je vois la main derrière l’écran.
Et je refuse de confondre la lumière du plateau avec la vérité.





Nous n’avons pas les mêmes valeurs…

On nous parle de pluralisme, d’indépendance, de débat démocratique. Mais lorsque l’écran appartient à quelques groupes industriels, financi...